La plupart des moteurs de routage ne sont jamais confrontés au réel : leur ETA sort d'un calcul, personne ne le compare à un trajet effectivement navigué. Nous avons rejoué 800 voyages cargo réels — traces AIS mer du Nord, mars-mai 2024 — dans SeaRoute-Py, avec ERA5 (vent, vagues) et CMEMS (courants de surface) en forçage historique, et décomposé la chaîne en quatre configurations pour savoir laquelle des deux physiques testées, courants ou vitesse polaire, paie réellement sur l'ETA.
Pourquoi rejouer plutôt que calculer
Un temps de transit prédit qui n'a jamais été comparé à un temps de transit réel n'est pas validé, il est simplement plausible. La seule façon de savoir ce qu'apporte un module de routage est de le confronter à des voyages qui ont vraiment eu lieu, dans les conditions météo-océan qui ont vraiment régné ce jour-là.
Le jeu de départ compte 23 328 candidats issus de l'historique AIS mer du Nord sur la période. 19 330 sont écartés parce qu'ils ne correspondent pas à un navire cargo, 3 991 supplémentaires parce que le trajet est trop court en durée. Il reste 2 058 voyages éligibles — cargo uniquement, durée ≥ 6 h, distance ≥ 30 NM — dont nous tirons un échantillon aléatoire de 800 voyages pour le rejeu.
Une ablation 2×2 pour isoler ce qui compte
Chaque voyage est rejoué quatre fois, en ne changeant qu'un ingrédient physique à la fois, pour pouvoir attribuer l'écart d'ETA à une cause précise plutôt qu'à l'ensemble du moteur :
- C1 — formule jouet
- Perte de vitesse par la houle estimée par 0,5 · Hs², sans courants. Configuration de référence.
- C2 — + courants
- Même formule de houle, courants CMEMS ajoutés.
- C3 — polaire AIS
- Polaire de vitesse dérivée de l’AIS, sans courants.
- C4 — polaire + courants
- Polaire AIS et courants CMEMS combinés.
La métrique est l'erreur relative (T_prédit − T_réel) / T_réel, calculée pour chacun des 800 voyages dans chacune des quatre configurations, ce qui permet un test apparié : c'est le même voyage, la même météo, qui est comparé d'une configuration à l'autre.
Résultats globaux : la polaire AIS domine
Sur l'ensemble de l'échantillon, l'erreur absolue moyenne (MAE) de l'erreur relative diminue à chaque ajout, mais pas de façon uniforme :
- C1 — jouet, sans courants
- MAE 0,2773 · RMSE 0,3222
- C2 — jouet + courants
- MAE 0,2765 · RMSE proche de C1
- C3 — polaire, sans courants
- MAE 0,2671
- C4 — polaire + courants
- MAE 0,2663 · RMSE 0,3090

Le biais médian, lui, ne bouge pratiquement pas d'une configuration à l'autre : environ +0,25 partout. Toutes les configurations surestiment le temps de transit dans les mêmes proportions ; ce qui les distingue, c'est la dispersion autour de ce biais, pas le biais lui-même.

Ce qui paie, mesuré avec un bootstrap apparié
Une baisse de MAE globale ne dit pas si l'écart est réel ou s'il tient au bruit d'échantillonnage. Nous testons chaque delta par bootstrap apparié, 10 000 tirages, intervalle de confiance à 95 % :
- Polaire seule (C3 − C1)
- ΔMAE −0,0102, IC [−0,0116, −0,0089] — significatif
- Courants seuls (C2 − C1)
- ΔMAE −0,0008, IC [−0,0017, +0,0000] — non significatif
- Polaire + courants (C4 − C1)
- ΔMAE −0,0110, IC [−0,0127, −0,0094] — significatif
- Courants ajoutés à la polaire (C4 − C3)
- ΔMAE −0,0008 — non significatif
Le verdict est net : c'est la polaire de vitesse dérivée de l'AIS qui porte tout le gain mesurable. Les courants CMEMS, seuls ou ajoutés par-dessus la polaire, ne produisent pas d'effet distinguable du bruit sur cet échantillon.
Le gain se concentre par mer forte
Le résultat global masque une hétérogénéité utile pour décider où investir l'effort de modélisation. En ventilant la MAE par classe de hauteur significative de houle (Hs), la polaire AIS ne fait presque rien par mer plate et beaucoup par mer formée :
- Hs 0–1 m
- C1 0,2490 vs C3 0,2438 — écart faible
- Hs 1–2 m
- C1 0,4086 vs C4 0,3748
- Hs 2–5 m
- C1 0,2923 vs C3 0,2087, C4 0,2018 — écart le plus large

Dans la classe 2–5 m, l'écart entre la formule jouet et la polaire atteint près de 9 points de MAE. C'est précisément la zone où une perte de vitesse mal modélisée coûte le plus cher sur un planning d'arrivée — et c'est là que la polaire AIS apporte le plus.
Ce que cette validation ne dit pas
Un biais médian systématique d'environ +25 % traverse les quatre configurations. Il n'est pas dû aux physiques testées : il vient du moteur lui-même — un facteur de perte de vitesse de sécurité appliqué par défaut, et une pénalité de −1 nœud au louvoyage face au vent qui se déclenche sur environ 62 % des legs. Ce biais doit être corrigé au niveau du moteur, pas lu comme un verdict sur les courants ou la polaire.
L'échantillon couvre des transits courts à moyens en mer du Nord, cargo uniquement ; il ne dit rien d'un autre bassin ou d'un autre type de navire. La vitesse de calme utilisée comme référence vient elle-même de la vitesse-fond (STW) déclarée par l'AIS, qui est une estimation et non une mesure indépendante : l'étude valide la modulation par la météo, pas une vitesse commerciale absolue. Enfin, un delta courants proche de zéro signifie que le signal est sous le seuil de détection sur ces trajets précis — pas que les courants ne comptent jamais, en particulier sur des routes ou des bassins où ils sont plus structurants.
Le constat qui reste, lui, est robuste : sur 800 voyages réellement navigués, c'est la polaire de vitesse dérivée de l'AIS qui paie, et elle paie le plus par mer formée — découvrez SeaRoute-Py, notre moteur de routage météo-océan.
Questions fréquentes
Comment valider une prédiction d’ETA de routage maritime ?
En rejouant des voyages réels dont on connaît le temps de transit effectif — ici 800 voyages cargo tirés de l’historique AIS mer du Nord (mars-mai 2024) — dans le moteur de routage forcé par les conditions météo-océan historiques (ERA5, CMEMS), puis en comparant le temps prédit au temps réel voyage par voyage.
Les courants améliorent-ils la précision de l’ETA ?
Sur cet échantillon de 800 voyages en mer du Nord, l’ajout des courants CMEMS seul ne produit pas d’effet distinguable du bruit (ΔMAE −0,0008, IC à 95 % incluant zéro). C’est la polaire de vitesse dérivée de l’AIS qui porte le gain mesurable (ΔMAE −0,0102, significatif).
Dans quelles conditions de mer la polaire AIS apporte-t-elle le plus de gain ?
Le gain se concentre par mer formée : dans la classe Hs 2–5 m, l’écart de MAE entre la formule de houle jouet et la polaire atteint près de 9 points, contre un écart faible en mer plate (Hs 0–1 m).
